BOILEAU (N.)


BOILEAU (N.)
BOILEAU (N.)

Sous le règne de Louis XIV, la bourgeoisie ne cesse de s’élever. Boileau est, dans l’ordre des lettres, le représentant le plus authentique de cette bourgeoisie. Il est issu d’une longue suite de greffiers, d’avocats et de petits officiers de finance. C’est à peine si, parmi les ascendants de sa grand-mère paternelle, on rencontre quelques magistrats. Il est du Palais et un peu d’Église; à onze ans, il reçoit des lettres de tonsure, et sera huit ans prieur de Saint-Paterne. Peu dévot, moins encore mystique, il vivra entouré de prêtres, de religieux, même de jésuites, malgré les sympathies que Port-Royal lui inspire et qu’il ne cache pas.

Il est bourgeois par l’entêtement, l’avarice, l’âpreté à réclamer son dû. Mais de la bourgeoisie il a aussi les vertus fortes, en particulier une grande liberté de jugement et de parole, et un sentiment assez fier de sa dignité. Chargé, bien malgré lui, d’écrire l’histoire du roi, il est le contraire d’un flatteur. Reçu à l’Académie en 1684, il n’a pas un mot dans son discours pour célébrer la politique de Louis XIV contre les protestants: aucun de ses confrères n’a eu le même courage. Son jansénisme n’est, en un sens, qu’une forme de son indépendance en face des pouvoirs.

C’est au XVIIIe siècle et surtout au XIXe, lorsque la bourgeoisie devient la classe dirigeante, que le culte de Boileau s’organise en France. «Nous avons Boileau dans le sang», écrivait encore Lanson en 1892. L’abdication de la bourgeoisie marquera le déclin de sa gloire.

On a fait de lui l’oracle du bon sens et de la froide raison. Or, il était avant tout homme d’impressions, partial, impulsif, incapable de maîtriser ses fureurs. Mme de Sévigné le montre dans la discussion «criant comme un fou, courant comme un forcené».

Opéré de la taille à onze ans par un maladroit, il resta pour la vie, comme dit Pradon, «privé des dons de la nature». Sa haine de toute littérature amoureuse procède peut-être en partie de cette infirmité.

L’auteur satirique

Après avoir eu dix enfants d’un premier lit, son père, greffier au Parlement, s’était remarié et en avait eu encore six, dont Boileau fut le cinquième. Dans sa famille, on prit de bonne heure l’habitude de l’appeler Despréaux. Son enfance semble avoir été triste. Il perd sa mère à vingt mois. Il fait ses humanités au collège de Beauvais, commence des études de théologie, puis se tourne vers le droit; il est reçu avocat, mais ne plaide pas. Son frère Gilles, de cinq ans son aîné, s’est fait connaître comme satirique; il a été élu académicien dès 1659. Comme lui, Despréaux est hostile aux poètes qui flattent les ministres et les gens en place. Les deux frères se brouillent, au moins provisoirement, quand Gilles accepte une pension de Chapelain.

Sa première grande admiration, c’est Molière. Il est à ses côtés dans la querelle de L’École des femmes. Ses rapports avec La Fontaine seront toujours des plus tièdes. Il ne se liera sans doute pas avec Racine avant 1670.

Vers 1663, il commence à réciter ses premières satires et, trois ans plus tard, son dialogue des Héros de roman , au cabaret, en assez libre compagnie. Sa diction très expressive fait valoir les allusions polémiques et parodiques dont il a semé ses vers et sa prose. L’influence de Molière est sensible sur les premières Satires : la deuxième lui est dédiée; la quatrième est adressée à son meilleur ami, l’abbé Le Vayer; la cinquième contient un couplet imité d’une tirade de Dom Juan (à moins que Molière n’ait mis Boileau en prose); la troisième renouvelle le thème du «repas ridicule»: ce n’est plus le dîner manqué qui fait rire, mais le gourmand lui-même, qui se plaint d’un mauvais repas comme d’un malheur public; le début de cette satire a la vivacité et l’imprévu d’une scène d’exposition moliéresque.

Les premières Satires sont d’une langue saine et vigoureuse; le mouvement en est vif, en général: Boileau est poète de verve. Son vers est bien moins monotone qu’on ne le croit. Il n’observe que rarement pour lui-même la règle fatale de la coupe à l’hémistiche qu’il formulera dans L’Art poétique . Par la variété du rythme, il produit des effets de surprise que ses auditeurs devaient trouver fort plaisants.

On ne saurait du reste sans beaucoup de complaisance tirer de ces Satires des idées originales sur la poésie et sur l’art; les attaques qu’elles contiennent procèdent moins en général d’une opposition de goûts ou de doctrine que de griefs personnels.

Entre 1668 et 1670, poussé par Molière, Boileau s’en prend à la Sorbonne et à la scolastique. Il fait donc figure de moderne, au moins en matière de philosophie et de sciences. La satire VIII et «L’Arrêt burlesque» sont, à cet égard, des témoignages très frappants.

Gilles Boileau meurt à trente-huit ans, en octobre 1669. Despréaux, qui s’était sans doute réconcilié avec lui, hérite de ses papiers. Il y trouve la matière d’un mince recueil d’œuvres posthumes. Mais il semble avoir gardé par devers lui une traduction du Sublime de Longin qu’il publiera sous son nom (en la retouchant peut-être) en 1674. La Dissertation sur Joconde , que Brossette attribue à Despréaux, est aussi presque entièrement de Gilles.

Le théoricien du classicisme

L’influence du Grand Arnauld, rencontré chez le premier président Lamoignon, va entraîner Boileau dans une direction nouvelle. Il renonce pour vingt-cinq ans à la satire et se tourne vers les Épîtres morales. Il se détache de ses amis pyrrhoniens et de ses admirateurs de cabaret. Son épître III, assez faible littérairement, atteste cette évolution. Il prend part aux séances de la docte académie Lamoignon. On l’y invite à composer un art poétique, et on lui propose le sujet du Lutrin . Mme de Montespan étend sa protection sur lui et sur Racine devenu son ami. Boileau est présenté au roi en 1674; une pension de deux mille livres lui est accordée.

L’Art poétique paraît pendant l’été de 1674. C’est un résumé de la doctrine classique telle qu’elle avait été élaborée en France dans la première moitié du siècle. L’ouvrage n’a rien, et ne pouvait rien avoir d’original dans son inspiration. Mais ce qui le distingue de tous les traités de ce genre, c’est qu’il est en vers et qu’il cherche à plaire plus qu’à instruire. Composé à l’usage des gens du monde, il obtient auprès d’eux le plus éclatant succès.

Le Lutrin est une parodie un peu longuette du style épique, à propos d’une querelle de chanoines. Certains passages sont d’une verve agréable. D’ailleurs Boileau est ici dans le cadre de toute sa vie: l’action se déroule à la Sainte-Chapelle, au Palais et dans la boutique de Barbin.

La querelle de Phèdre en 1677 voit se dresser contre Racine et Boileau de puissants ennemis. Mme de Montespan, pour mettre les deux poètes à l’abri, obtient du roi qu’ils soient nommés historiographes. Boileau se croit obligé d’accepter, mais s’en repentira amèrement. Tout le fruit de ce travail ingrat disparaîtra en 1726 dans un incendie.

La querelle des Anciens et des Modernes

En 1687, Charles Perrault fait lire à l’Académie un poème où il assure que les lettres et les arts ont au moins autant d’éclat en France, sous le règne de Louis, qu’ils en purent avoir en Grèce et à Rome, aux temps de Périclès et d’Auguste. Tel est alors l’avis à peu près général. Mais Boileau est, de tempérament, ennemi de son siècle. Sous couleur de défendre les Anciens, il attaque surtout ceux de ses contemporains qu’il n’aime pas, et au premier rang desquels figure depuis longtemps Perrault lui-même. Boileau admire sincèrement sans doute quelques poètes latins, mais les raisons qu’il invoque pour démontrer la supériorité d’Homère ou de Pindare sont d’une grande faiblesse. En fait, la question est mal posée par deux adversaires aussi dépourvus l’un que l’autre d’esprit historique. Cette querelle, dont on a démesurément grossi l’importance, montre surtout combien Boileau était isolé en son temps. La Fontaine qui, lui, aime les Anciens avec tendresse plaide aussi pour eux, mais dans une épître qu’il adresse à un ennemi juré de Boileau, Huet, l’évêque de Soissons.

En 1694, Boileau revient à la satire. C’est aux femmes qu’il s’en prend avec une verve rajeunie. Il avait toujours été misogyne, mais il profite surtout des prétextes que lui offre son sujet pour se moquer des modernes et des casuistes.

Le dernier combat: contre les casuistes

C’est contre la casuistique qu’il mènera son dernier combat. Il n’avait jamais masqué sa sympathie pour la logique et la dure morale de Port-Royal, alors persécuté. Les Provinciales lui semblaient le seul ouvrage de son siècle qui pût être comparé aux chefs-d’œuvre des Anciens. Contre la dispense d’aimer Dieu, si libéralement accordée par les Jésuites, contre l’«honneur du monde», contre l’équivoque enfin, il écrit sa dernière épître et ses deux dernières satires. Elles valent par la chaleur de la conviction et par le courage dont elles témoignent.

Seules purent paraître, non sans bien des retouches et des adoucissements, l’épître XII et la satire XI. Pendant sept ans, Boileau s’épuise en démarches pour obtenir le droit de publier la satire XII, la plus importante, celle où il s’en prend à l’Équivoque. Le 3 janvier 1711, Louis XIV lui-même, sur le conseil de son confesseur le Père Le Tellier, interdit qu’elle soit imprimée. Boileau mourut le 13 mars.

Un homme libre

Il ne fut pas plus un grand critique qu’un grand poète. Ni sur Corneille, dont il condamne sommairement les dernières œuvres, ni sur La Fontaine, ni sur Racine dont le vrai génie lui échappe, il n’a jamais formulé un jugement personnel et pénétrant; mais il a parmi ses contemporains une figure bien à part. Il déteste l’artifice, la fadeur, l’emphase, toutes ces dorures dont on s’émerveille autour de lui. Les modes du jour ne lui en imposent pas. Il a au moins l’intuition d’un sublime à la fois hardi et simple. Il aime le mot juste, fût-il peu académique, le détail pris sur le vif, la vérité telle qu’elle est. Hugo, Flaubert, Claudel prenaient à lire ses vers un plaisir de connaisseurs. Enfin, en un siècle courtisan, ce prétendu «flatteur de Louis» a montré, tout au long de sa vie et de son œuvre, une rare indépendance.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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